HomeNewsroomPaul Ségur : « Ouvrir les yeux sur l’avenir de notre métier, au-delà du tour de main »

Paul Ségur : « Ouvrir les yeux sur l’avenir de notre métier, au-delà du tour de main »

Durant ma vie de patron, j’ai toujours fondé mes décisions sur l’anticipation et le temps long. Le nouveau millénaire semble accélérer l’histoire : chaque année apporte désormais son lot de ruptures technologiques. Dans un secteur d’activité qui construit des ouvrages destinés à durer 80 ans, le paradoxe mérite d’être relevé. Nous devons faire avec notre temps, accompagner les grandes transformations de notre canton, mais aussi comprendre ce que demain nous annonce. Les transformations auxquelles nous sommes confrontés ne sont plus seulement conjoncturelles. Le coût de l’énergie et des matières premières, les exigences environnementales, l’évolution du rapport au travail, la pression sur les prix et, désormais, l’accélération spectaculaire de l’intelligence artificielle nous obligent à interroger nos modèles économiques et nos organisations. 

Ne devrions-nous pas réfléchir à la structuration de nos métiers artisanaux et à tout ce qui entoure le geste productif lui-même : locaux, dépôts, stocks, transports, logistique, administration ou circuits d’approvisionnement ? Demain, la compétitivité d’une entreprise ne dépendra plus seulement de sa capacité à bien exécuter son métier, mais de sa faculté à alléger et à rendre plus intelligent tout ce qui permet de l’exercer. 

Il faut en être conscient : les métiers manuels, quoi que nous en pensions, ne seront pas épargnés par une forme de robotisation. 

La Chine en donne déjà un aperçu concret. Bright Dream Robotics (Bozhilin) développe des robots spécifiquement destinés aux métiers du chantier : mise en œuvre et finition du béton, ponçage, projection de mortier, peinture, pose de revêtements, transport de matériaux, mesure et contrôle des ouvrages. Ces machines s’intègrent progressivement dans une chaîne de construction numérique associant navigation autonome, données du bâtiment, planification des tâches et coordination des équipements. Autrement dit, ce n’est plus seulement le travail physique qui peut être automatisé : c’est une partie de l’organisation même du chantier. 

Certes, les chantiers genevois ne ressembleront pas demain matin à ceux que préfigure aujourd’hui cet industriel chinois. Mais il serait naïf de considérer que ces évolutions ne nous concernent pas. Elles sont d’ailleurs déjà à nos portes. Hilti, groupe européen bien connu, a développé Jaibot, un robot semi-autonome destiné notamment aux entreprises d’installations techniques. À partir des données numériques du bâtiment, il se positionne, réalise des perçages en plafond et marque les points de fixation correspondant aux différents corps de métier. Ici encore, l’intérêt ne réside pas seulement dans la substitution de la machine à un geste pénible : le plan numérique commande directement une opération physique sur le chantier. 

Nous devons donc anticiper ce qui, dans la chaîne de valeur de notre métier, devra être automatisé, simplifié ou repensé. 

Nous devons continuer à former des professionnels capables de maîtriser leur métier, mais aussi préparer nos entreprises à travailler autrement. Certaines tâches pénibles, répétitives ou dangereuses pourront être mécanisées. La préparation des chantiers gagnera en précision. Les approvisionnements pourront être mieux anticipés. L’intelligence artificielle permettra probablement de confronter en temps réel plans, métrés, commandes, heures de travail et avancement réel du chantier.  

Cette évolution est d’autant plus importante que nous travaillons dans un canton où le coût du travail, du foncier et de l’exploitation est élevé. Nous pouvons regretter cette réalité ou en tirer les conséquences. Pour ma part, je considère que notre réponse ne peut pas être de chercher à reproduire moins cher un modèle ancien. Elle doit consister à construire un modèle plus efficace. 

Car notre concurrence, elle aussi, change. Elle n’est plus seulement constituée de l’entreprise voisine avec laquelle nous répondons au même appel d’offres. Les matériaux viennent du monde entier, les composants sont industrialisés ailleurs, les études peuvent être réalisées à distance, les données circulent instantanément et certaines prestations peuvent être préparées hors chantier. C’est là tout l’enjeu pour une entreprise genevoise : rester profondément ancrée dans son territoire sans raisonner comme si celui-ci constituait encore un marché protégé. 

Je ne crois pas que notre avenir se joue dans une opposition entre tradition et technologie, entre l’artisan et le robot, ou entre l’économie locale et la mondialisation. Il se joue dans notre capacité à prendre le meilleur de ces différents mondes : conserver la connaissance du métier, la responsabilité et l’expérience du terrain, tout en adoptant les outils qui nous permettront de travailler avec davantage de précision, moins de pénibilité et une organisation plus légère. 

Paul Ségur, Administrateur 

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